Passerelle Simone-de-Beauvoir
Paris, France - 2006

Client Ville de Paris
Coûts 18.9 M Euro
Concours 10 | 1998
Début études 06 | 1999
Début travaux 06 | 2004
Livraison 07 | 2006

Prix Mies van der Rohe 2007, nomination | Equerre d’Argent 2006, Prix Spécial

Longueur 304m, portée libre 190m, largeur 12m

« Une et plurielle » par Jean-Paul Robert

La passerelle Simone de Beauvoir ne tient sur rien, ne procède que de son élan, ne dépend que de sa hardiesse. Sa grâce lui vient de son peu de matière, son élégance de l’effacement de sa prouesse. Elle est en soi événement : ceux qui l’empruntent y sont moins poussés par le besoin de traverser que par le plaisir d’y être et d’y contempler le fleuve et le temps qui passent, le paysage qu’elle découvre et qu’elle ordonne. Sans elle, la Seine et ce qui l’entoure nous sembleraient aujourd’hui inaboutis.
Elle est une et plurielle, se découpe en ondes qui lui donnent sa mélodie syncopée. De part et d’autre du fleuve, elle franchit les voies des quais – sur la rive droite, un large cloaque et, rive gauche, une avenue plus amène qui longe les emmarchements de la Bibliothèque. Elle s’appuie sur les berges, aérées et dégagées d’un côté, courtes de l’autre, avant de s’élancer, libre et symétrique, affranchie des déséquilibres de ses départs. Sur 194 mètres, un arc et une chaîne, qui se croisent dans l’air au-dessus de l’eau, chacun reliant les deux altitudes des deux rives : en haut, le parvis de la Bibliothèque et la terrasse du jardin ; plus bas, les deux quais, tandis que des rampes et des escaliers mènent aux berges. Cette passerelle est une évidence, qu'aucun effort ne vient rompre. L’approcher, c’est découvrir l’amplitude de ses cambrures. Elle prend des allures de pont de liane, de douce montagne russe : une invitation aux plaisirs de la traversée. L’emprunter, c’est la sentir palpiter. Elle n’est pas rigide mais souple, frémit sous le pied, pour peu que l’on s’arrête. Dietmar Feichtinger, son auteur, l’a conçue vivante. Car elle délivre, au-delà de la retenue de son écriture, de la pertinence de son architecture, de la justesse de sa place et de la maîtrise de son exploit, ou bien grâce à ces qualités réunies, une vraie leçon de philosophie, qui incite à la percevoir comme une œuvre d’art plutôt qu’en ouvrage d’art. Car cette passerelle est échange. Pas seulement parce que, trivialement, elle relie deux rives et deux quartiers jusqu’alors séparés. Ni même parce qu’elle ouvre un choix de parcours. Mais surtout parce qu’elle est équilibre. Et que cet équilibre n’est ni statique, ni figé, ni arrêté, mais bel et bien dynamique, en ce sens qu’il se renouvelle constamment, ici en fonction des charges, des vents, de la température. Élastique, souple, son équilibre ne résulte pas d’un ordre établi, régi par les astreintes qui obligeraient à déployer un trop-plein d’efforts pour se maintenir dans le cas où ces charges se cumuleraient. Il n’est pas contraint, rigide, comme le chêne, mais libre, fluide, réactif, pareil au roseau. La passerelle a certes peu de matière, mais celle-ci travaille constamment à s’épauler, la traction compensant la compression, les couples balançant la torsion. La parfaite solidarité des éléments, le partage mutuel de leur travail et de leurs efforts, explicitent une façon de composer avec le monde, ses difficultés et ses tempêtes.
La passerelle matérialise des flux qui la dessinent comme un mouvement de l’eau suspendu sur l’onde. Avec cela, nulle affèterie de dessin, nulle redondance de détail. Le métal est soudé, rien n’est assemblé, si ce n’est le platelage de chêne à la structure. La passerelle est nue, vide. Ni bancs ni lampadaires qui viendraient l’encombrer. Elle est offerte à la déambulation, à l’invention de qui la parcourt. Elle court, s’arrête, rebondit, vole. Ses syncopes sont celles du temps et du souffle devant l’exercice du funambule, quand l’aisance écarte le péril.

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